Derajah Interview

Derajah Interview

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Ma première question : d’où te vient ce nom de scène Derajah, et Jah Youth quand tu étais sur le label de Sugar Minott ?

Derajah : « Le nom « Jah Youth » m’a été donné dès mon plus jeune âge comme un surnom. Je n’ai pas changé de nom : « Derajah » est mon nom de naissance. Un jour mon cousin m’a regardé et m’a dit : « Derajah, pourquoi tu n’utilises pas le nom Derajah pour la scène ? ». J’ai réfléchi et j’ai pris la décision d’utiliser le nom « Derajah » car je ne voulais pas que le public me confonde avec Big Youth. J’ai donc choisi d’utiliser mon nom de naissance « Derajah »…mais je suis toujours « Jah Youth ».

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Ton nouvel album « Paris is burning » était déjà prêt mais le label Makasound s’est terminé, tu as du attendre le nouveau label de Nicolas Maskloweski « Chapter Two » pour qu’il sorte, as-tu pensé que  cet album ne sortirait pas ? Combien de temps as-tu dû attendre ?

Derajah : « J’ai attendu un peu qu’ils finissent de mettre tout en place, notamment les choses officielles. De mon côté tout était ok. Makasound continuera à exister dans le cœur des gens qui connaissent leur travail. Oui, maintenant je suis avec Nicolas et Romain et même si c’est un autre chapitre c’est « Chapter Two » il s’agit d’une fondation de Makasound et les gens connaissent Derajah par le biais de Makasound donc c’est le même travail mais simplement à un autre niveau. »

Tu as un lien particulier avec ce label, n’est-ce pas ?

Derajah : « Oui ces gars-là, ces amis sont comme la famille pour Derajah et Derajah est comme quelqu’un de leur famille. Donc si je parle de Makasound, je dois parler d’Earl Chinna Smith, de Kiddus I et je dois aussi mentionner Winston McAnuff, Nous sommes une seule et même famille. »

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Pourquoi avoir choisi ce titre « Paris is Burning », paris brûle t’il vraiment ?

Derajah : « Paris est en flammes en ce moment alors que nous parlons. Paris est en flammes…Comme tu le sais, comme tous devraient le savoir maintenant le feu brûle depuis longtemps, il a été allumé dans le passé dans les années 70…Bob Marley a mis une grosse bûche dans le feu lui aussi, Burning Spear a mis beaucoup de bûches dans le feu pour qu’il continue de brûler. Derajah met plus de bois pour que le feu se maintienne. Le feu, c’est la purification. Tu te souviens peut-être de Shadrach, Meshach, and Abednego qui se tenaient dans le feu et n’ont pas été consumés ; ils n’ont pas brûlé car ils étaient déjà purs ; le Tout Puissant leur a permis de maintenir les flammes. Je viens à Paris, en Europe et en France avec cette volonté de nettoyer et de brûler cette vieille corruption en continuant de faire brûler ce feu. Les gens sont si inhumains parfois. En ne considérant pas la vie comme la chose la plus importante et en mettant les choses matérielles au-dessus de la vie elle-même, ils oublient qu’ils sont humains. C’est la même chose que mes frères et mes sœurs disent depuis des années, c’est pas nouveau, je viens maintenant avec cette énergie et je suis prêt à la donner aux gens qui la recherchent. Donc « Paris is Burning » : ça signifie que Derajah a… que j’ai l’autorité du Très Haut pour continuer de faire brûler ce feu. On a besoin que le feu brûle car ça nettoie. Je suis là pour nettoyer, laver et bénir. Être sûr que tout est étincelant et propre. »

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Peux- tu nous décrire le titre « Mario » ? Est-ce une histoire vraie ?

Derajah : « Oui. Mario, c’est quelqu’un de ma famille. On habitait ensemble, on partageait la nourriture et l’argent et plein d’autres choses. On partageait nos idées. Mario a vu le talent chez Derajah et il a décidé de quitter la Jamaïque pour l’Angleterre pour acheter du matériel et revenir pour qu’on commence à enregistrer des morceaux sur lesquels je réfléchissais à l’époque. Quand il est parti à Londres, il est rentré dans l’armée tout en continuant à travailler sur notre projet musical. Il a été tué par balles en Angleterre par je ne sais pas qui…il y a beaucoup de corruption là où il se trouvait. Mario était quelqu’un de très intelligent, il avait de très bonnes notes quand il était étudiant et il a tout de suite eu un poste à responsabilité dans l’armée.  Ça a pu créer des pensées négatives et de la jalousie dans son milieu…les gens sont comme ça parfois. Je ne dis pas qu’il a été tué par des soldats mais peut-être que c’est le cas. Peut-être aussi a-t-il été tué par des gangsters. Je ne sais pas pourquoi il a été tué …Le Tout Puissant m’a donné l’inspiration pour écrire cette chanson « Mario » dans laquelle je dis “Mario I’m so sad ee-oh you’re not here for us to play cards and domino even though you’re gone you’re not been forgotten in my heart Derajah still carry-oh“ Mario je suis si triste, tu n’es plus là pour jouer aux cartes et aux dominos avec moi et même si tu es parti je ne t’oublierai jamais, Derajah te garde dans son cœur. »

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Et le titre « My Sister » qui est une très belle chanson, il est dédié a ta sœur ?

Derajah : « A l’époque j’habitais en Jamaïque (j’habite toujours en Jamaïque d’ailleurs) avec ma mère, mon frère et une de mes sœurs n’habitait pas en Jamaïque. Ma sœur avait deux sœurs, Tamaika et Tamu. Tamu habitait avec mon frère Ayadel, ma mère, mon père et moi. Ali, le petit ami de mon autre sœur, (à qui la chanson est dédiée) était un homme mauvais : il a trompé ma sœur puis il a tuée. Aujourd’hui encore j’ai beaucoup de peine même si ça fait longtemps que ça s’est passé. Pour moi c’est comme si c’était hier. Le Très Haut m’a donné l’inspiration pour écrire cette chanson « My Sister » que j’ai écrite avant le titre « Mario ». Avec cette chanson j’exprime ce que je ressens même si je pense que mon autre sœur aurait peut-être pu s’exprimer en parlant d’autres choses plus profondes ; une seule et même chanson ne peut pas porter tout le message de mon histoire avec ma sœur, mais bon c’est comme un héritage. Qu’elle ne soit plus là me brise vraiment le cœur, j’aimerais la prendre sur mes épaules et lui dire qu’elle est dans mon cœur, et si elle était encore là aujourd’hui je ferais tout pour l’aider à avoir une formation, je la ferais entrer au lycée pour qu’elle soit « équipée » des connaissances nécessaires, et tout ça, ça me ferait grandir encore. Que dire ? Je sais qu’elle est là avec moi en esprit et en vérité et il y a pas longtemps j’ai eu mon premier enfant, c’est une jolie petite fille et à chaque fois que je la regarde je vois ma sœur réincarnée…c’est comme si elle revenait dans une autre vie au travers de ma semence. »

Il y a un titre sur l’herbe « Herb is for the service of man » quel est l’utilisation de l’herbe pour les rastas ?

Derajah : « Quelle utilisation les Rastas font de l’herbe?…Et bien, pour moi l’herbe est un sacrement ancien. Je fume de l’herbe car ça me donne de la vibration, ça me permet de méditer et ça me donne l’inspiration que je ne trouve nulle part ailleurs. Avec l’herbe je communique avec le Très Haut et j’’ai une connexion spirituelle. L’herbe c’est un moyen de se téléporter, elle m’amène à des endroits où je ne peux pas aller en avion, en bus ou en voiture.»

Comment et ou as-tu rencontré Donkey Jaw Bone ?

Derajah : « Encore une fois je dois remercier Internet. Avec Internet il y a plein de bonnes choses, il y en a aussi des mauvaises mais je dois remercier les gens qui l’utilisent de la bonne façon pour faire du bon boulot. J’étais sur « myspace » quand j’ai reçu un message du batteur, Guillaume. C’est comme mon frère maintenant. Il est ma famille ici en France. Donc il me dit dans son message « Derajah, j’aime ce que tu fais, j’aime ton son, je suis français et ici on a un groupe avec notre propre studio, ça serait génial si on pouvait bosser ensemble. » J’ai écouté leur musique sur leur site et j’ai aimé leur rythme leur vibe. J’ai réfléchi et j’ai donc accepté ! On a parlé et puis ça s’est fait assez vite, après un moins ou deux les gars sont venus en Jamaïque. Ils sont venus dans ma terre natale, on s’est associés et tout le monde est resté chez moi. On ne voulait pas qu’ils dorment à l’hôtel car on voulait partager des moments comme une famille, donc il y avait 9 gars à la maison. On a enregistré quelques morceaux dans un studio puis les voix chez moi, puis on a répété chez moi jusqu’à ce qu’ils rentrent en France. Ça m’a pris 2 ou 3 ans pour terminer le travail qu’on avait commencé ensemble. Ils sont repartis en France avec les voix etc. A l’époque Inna de Yard faisait une tournée en Europe donc je suis venu en France, j’ai été au studio de Donkey Jaw Bone pour réenregistrer certains des morceaux avec une vibe différente : les mêmes paroles, mais une vibe et une attitude différentes. Maintenant l’album est sorti et je remercie le Très Haut et encore une fois Donkey Jaw Bone d’être venus jusqu’à Derajah et je sais que Donkey Jaw Bone remercie Derajah pour cette association. Tout ça ce sont des bénédictions et de l’honneur. »

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Tu as eu des experiences avec Inna de Yard, tu as enregistré avec Earl Chinna Smith, notamment l’excellent « Oh Yeah Yah ». Qu’ont apporté ces rencontres à ton évolution musicale ?

Derajah : « Inna de Yard c’est comme une école pour moi et je suis à l’école en ce moment même, j’apprends encore, je fais de nouvelles expériences en créant des nouvelles chansons, j’apprends à lire la musique etc. Travailler avec Earl Chinna Smith, Kiddus I, les Mighty Diamonds et aussi avec The Congos, Cedric, Big Up Yourself c’est travailler en famille. On est comme une famille. Derajah est jeune, je suis né en avril 1980 mais mes amis sont plus vieux, ce sont des grands hommes. Quand j’étais petit déjà j’avais toujours des amis plus âgés que moi. Quand j’ai découvert mon talent pour la musique j’ai prié tous les jours en demandant au Très Haut de me donner les meilleurs musiciens et tout ce qu’il y a de mieux pour m’entourer. J’ai demandé ça et il m’a donné Earl Chinna Smith qui est l’un des meilleurs guitaristes studio du monde. Pour moi c’est un grand bonus, il est légendaire, il n’est pas qu’un musicien pour moi mais il est comme un père. Il fait partie intégrante de mon évolution. Inna de Yard c’est ma vie. »

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D’ailleurs, Tu as invité Kiddus I et Earl Chinna Smith pour “Paris is burning”…

Derajah : « Oui parce que si je n’avais pas impliqué Earl Chinna Smith dans l’album d’une manière ou d’une autre cela aurait été injuste pour lui et même pour moi. Je ne sais pas si on aurait ressenti l’album de la même façon. Earl Chinna Smith a amené Derajah à un niveau international. Je fais aussi d’autres choses (enregistrements, réalisation, je joue des percussions) mais Earl Chinna Smith m’a permis de m’internationaliser. Donc pour moi c’est de la courtoisie que de l’inviter sur mon album pour que les gens sachent que notre lien il est là pour la vie. Earl Chinna Smith n’a pas joué sur l’album mais il est le créateur des chansons avec moi. Il apporte sont talent de compositeur et moi, ma voix et mes mots et on fusionne ça et c’est super. »

Comment es-tu venu à la musique et notamment au chant ?

Derajah : « La musique a toujours fait partie de ma vie. Ma mère est une grande chanteuse, elle n’a jamais fait de disques ou rien dans le genre. Elle va à l’église, elle est chrétienne et moi je suis Rasta. J’ai toujours entendu ma mère chanter étant enfant et elle chante vraiment très bien. Je ne dis pas ça comme ça parce que c’est ma mère, c’est la vérité. Donc pour moi c’était naturel d’avoir ce talent. C’est dans les gènes…c’est quelque part mais c’est surtout en moi. Enfant j’adorais la musique. La première fois que j’ai entendu une chanson à la radio j’étais tout petit je me souviens que je me suis demandé « comment ces gars sont-ils rentrés dans cette petite chose ? » Je ne comprenais pas la partie technique et je me disais « quoi ? Comment ils ont fait pour rentrer dans cette boîte ? ». J’étais très étonné, j’aimais cette musique, la vibe était super. J’ai grandi à l’église, ma sœur allait à l’école du dimanche. Moi aussi j’y allais et une fois un peu plus grand, j’allais toujours à l’église et je me suis fait baptiser ; je cherchais le Père, le Très Haut et le royaume de Dieu. Je recherchais Dieu le Créateur de tout mon cœur et même si j’allais à l’église j’admirais les Rastas car ils étaient différents, j’aimais leur style et leur vibe. A l’église on a monté un groupe avec des amis, un groupe de gars mais ça sonnait pas si bien à mon oreille et eux voulaient chanter le dimanche à l’église donc j’arrivais en retard exprès pour ne pas chanter. Quand j’arrivais ils me disaient « on a chanté ils nous ont applaudi », alors moi je priais et je criais au Très Haut tous les jours pour qu’il me donne la clé pour toucher le cœur des gens. A l’église quand les gens chantent c’est  comme un miracle…l’église, la vibe et la musique. Quand je fréquentais l’église j’allais encore à l’école puis quand j’ai arrêté l’école j’ai arrêté d’aller à l’église et j’ai commencé à rechercher la foi Rastafarienne. La vibration a toujours été en moi, j’ai récolté toutes ces expériences et voilà… »

Tu vis en Jamaïque en ce moment ?

Derajah : « Oui. »

Tout le monde sait qu’il y a beaucoup de violence dans les ghettos en Jamaïque, penses- tu que la situation peut s’améliorer et surtout quels sont les remèdes ?

Derajah : « Oui tout peut s’améliorer. Il suffit juste de mettre en place la bonne stratégie. La violence n’existe pas seulement en Jamaïque mais aussi dans le reste du monde. Je suis venu en France et j’ai été choqué de voir la violence lors de certaines manifestations, je ne me souviens plus pourquoi les gens manifestaient, mais ils le faisaient d’une façon très hostile. La Jamaïque c’est comme partout ailleurs quand on parle de violence. Mais bien sûr les dirigeants ne font pas ce qu’il faut. La violence et le crime viennent de la pauvreté donc je suis sûr que si on élimine la pauvreté, le taux de criminalité baissera ici en Jamaïque et dans le reste du monde. Les gens ont besoin d’avoir du travail et d’être formés, il faut leur donner les moyens de s’occuper pour avoir de la volonté et ne pas être utilisés par le diable pour son œuvre. Ce qu’il faut pour réduire le crime et la violence c’est des dirigeants qui s’occupent de ces gens qui sont utilisés par Satan pour les amener à faire le bien.  En Jamaïque on a besoin de créer des espaces associatifs, des centres, des ateliers. Bob Marley n’est pas là en chair et en os mais il est là en esprit et on a besoin de chanteurs et de musiciens qui jouent aussi bien que les Wailers ou encore mieux pour perpétuer le travail accompli par Bob Marley. Nous avons besoin de plus de projets en Jamaïque et dans le reste du monde pour développer les talents des jeunes. Les jeunes sont le futur et si on ne prépare pas les jeunes, le futur sera mauvais. Parler du futur c’est se fixer des objectifs et des cibles devant nous. Donc oui, bien sûr, la violence peut réduire, la criminalité aussi et on peut avoir une meilleure Jamaïque et un monde meilleur mais il faut faire les bonnes choses et je sais que ces gens savent ce qui est bien et ce qui est mal donc… »

Tout propos recueilli par Yogi pour rootsandculture.net, Retranscription et Traduction par Laure Soubrié. Photos Live Garance Reggae Festival 2010 par Yogi/R&C.

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