Vibrations jamaïcaines : Entretien avec Jérémie Kroubo Dagnini

Vibrations Jamaicaines
Entretien avec Jérémie Kroubo Dagnini à l’occasion de la sortie du livre « Vibrations jamaïcaines » Son 2° ouvrage qui présente le long processus sociopolitique et culturel ayant contribué au développement des musiques populaires jamaïcaines au XXe siècle. Il nous décrit sa passion du Reggae, et plus largement des musiques populaires des Caraïbes, sa vision sur l’évolution du Reggae, son enseignement au sein de l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique.

Tu viens de sortir ton 2° ouvrage sur le sujet de la musique jamaïcaine « Vibrations Jamaïcaines », qu’est-ce qui t’a amené à étudier les musiques jamaïcaines ?

Jérémie : « Tout d’abord l’amour pour ces musiques, puis une opportunité qui s’est présentée à moi lors de mes études universitaires. En fait, j’écoute du reggae depuis tout jeune, depuis l’âge de 12 ou 13 ans. C’est un genre musical que j’ai découvert avec un copain du quartier où j’habitais, dans le quartier « Croix-Rouge » à Reims. Le mec c’était un Malgache qui avait formé un groupe de reggae appelé Oracle.  Ensuite, je me suis intéressé au reggae jamaïcain avec Bob Marley, Steel Pulse etc…, puis au reggae africain avec Alpha Blondy. En réalité, étant moi-même d’origine ivoirienne et ayant grandi dans un quartier populaire, j’ai été naturellement attiré par cette musique aux rythmes afro-caribéens, dénonçant les injustices raciales ou sociales et vecteur de libertés. L’aspect rebelle du reggae m’a aussi beaucoup plu. Par la suite, lorsque j’étais étudiant en anglais à l’Université Nancy 2, j’ai fait mon mémoire de Master sur la musique jamaïcaine et, poursuivant mes études, j’ai logiquement écrit ma thèse de doctorat sur cette thématique. »

Es-tu musicien ?

Jérémie : « Non,  personnellement je ne suis pas musicien, mais quasiment tous mes amis le sont. A vrai dire, depuis ma prime jeunesse, je fréquente des musiciens et j’ai beaucoup traîné dans les concerts. Tu sais, l’agence de booking Mediacom est basée à Reims et dans les années 1990, ils ont organisé plein de concerts de reggae dans cette ville. Et comme mes potes faisaient souvent les premières parties, je me suis retrouvé en backstage avec des artistes comme Burning Spear ou Culture à cette époque. J’avais 15 ou 16 ans. A la fin des années 1990, j’ai même organisé de nombreux sound systems/ concerts de reggae, à Reims, dans un bar-club appelé Le Tigre. Mais, il s’agissait de groupes amateurs que je faisais venir d’autres villes, comme Fil Rouge (Avignon) ou Dolé (Orléans). Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup d’amis musiciens, de reggae principalement, mais pas seulement. J’ai des potes qui jouent aussi du jazz, de la musique cubaine, du rock, de l’électro etc…. »

Tu as écrit une thèse avant d’en tirer un livre, mettant à profit tes années d’études, comment ton travail a-t-il été perçu par les professeurs et Universitaires ?

Jérémie : « Ben tu sais, les enseignants et autres thésards qui sont ouverts d’esprit, apprécient ce type de recherche universitaire qui sort un peu des sentiers battus. Les plus conservateurs et autres « réactionnaires », eux, n’apprécient pas trop. Ils sont généralement assez élitistes et ne voient pas d’un bon œil la recherche qui porte sur des thématiques populaires. Mais, dans l’ensemble, j’ai eu de bons retours, des retours positifs. »

Vibrations jamaicaines

N’as-tu pas eu la crainte d’avoir une approche universitaire pour une musique qui vient le plus souvent du ghetto, et qui rejette toute forme de pouvoir et d’institution du pouvoir néo colonial ?

Jérémie : « Non, au contraire, je pense qu’il est indispensable de faire entrer ce genre de thématiques au sein des institutions officielles. Plus les chercheurs se pencheront sur les cultures populaires, sur les cultures urbaines comme la musique jamaïcaine, le hip-hop, ou les cultures électroniques, plus celles-ci seront prises au sérieux par la société. Par exemple, c’est grâce à des chercheurs/ chercheuses comme la jamaïcaine Carolyn Cooper, spécialiste du dancehall, que le centre d’études sur le reggae (Reggae Studies Unit) existe à l’Université des West Indies en Jamaïque, et que des étudiants peuvent désormais « officiellement » étudier ces thématiques inhérentes à la Caraïbe. Et puis, par ailleurs, je pense que l’histoire de la musique jamaïcaine est tellement complexe, sociologiquement parlant, qu’elle mérite amplement d’être étudiée au niveau universitaire, au même titre que l’histoire du jazz par exemple. »

Quel est ton rapport à Rastafari ?

Jérémie : « Personnellement je ne suis pas rasta, mais j’ai des affinités certaines avec cette religion ou mouvement spirituel, telles que le rapport à l’Afrique, le rapport à la nature, le détachement des choses matérielles, la résistance contre colonialisme religieux etc… Et puis, tu sais, rastafari est un courant spirituel de type syncrétique, issu essentiellement d’un mélange de christianisme « afrocentrique » et de cultes « animistes » africains. Or, j’ai moi-même baigné dans deux cultures, la culture et les croyances africaines (mon père est de la Côte d’Ivoire) et le christianisme à l’européenne. Donc, rasta, c’est  vraiment un mouvement spirituel qui me parle. »

Quel est ton artiste ou tes groupes de musiques jamaïcaines qui on le plus compté pour toi ?

Jérémie : « Bob Marley, évidemment, mais aussi Burning Spear, Steel Pulse, Gregory Isaacs, Dennis Brown etc.., bref, tous ces artistes qui, dans les années 1970, ont permis au monde entier de découvrir la musique jamaïcaine, et par la même occasion la culture jamaïcaine et le mouvement rasta. J’aime bien aussi Alpha Blondy. C’est grâce à lui que des millions d’Africains, d’Afrique de l’Ouest notamment, ont découvert le reggae dans les années 1980. Tous ces artistes sont indémodables ! »

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Tu es enseignant en Martinique,  quel est le sujet de ton enseignement ?

« En effet. Depuis 2010, j’enseigne l’anglais à l’Université des Antilles et de la Guyane en Martinique. Actuellement, mes cours portent sur la langue anglaise, la civilisation britannique et la culture populaire américaine. Les cours sur la musique jamaïcaine ne sont pas encore au programme comme tu peux l’imaginer ! Mais bon, dès que possible, j’essaye d’y faire référence. Par exemple, dans un cours de civilisation britannique, j’ai abordé des thèmes comme la population jamaïcaine à Londres, ce qui m’a servi de tremplin pour parler d’artistes comme LKJ. »

Et comment expliques-tu que la musique jamaïcaine soit si populaire, si riche, et internationalement reconnu, contrairement à celle de la Martinique, ou de la Guyane par exemple qui reste plus confidentielle ?

« Je pense que la langue y est pour beaucoup. Une chanson en anglais ou en patois anglophone a beaucoup plus de chance d’être reconnue à l’international qu’une chanson chantée en français ou en patois francophone. Et puis la musique jamaïcaine est reconnue à l’international, principalement par le biais du reggae. C’est vraiment le reggae roots qui a permis au monde entier de découvrir la Jamaïque et ses musiques. Pourquoi le reggae ? Parce que nombreux, de par le monde, se sont reconnus dans son rythme saccadé afro-caribéen, dans ses thématiques dénonçant l’injustice et l’oppression, dans son côté rebelle, dans l’idéologie rasta qu’il véhicule etc…Nombre des sujets abordés dans les chansons de reggae sont universels, et attirent donc beaucoup de monde. Mais bon, les musiques des Antilles francophones sont également très populaires. Je pense au zouk, par exemple. Le zouk s’est exporté dans de nombreux pays. En Afrique francophone, par exemple, il n’existe aucune boîte de nuit qui ne passe pas de zouk à un moment ou un autre de la soirée. Un groupe comme Kassav a rencontré un succès énorme en Côte d’Ivoire dans les années 1980-1990. »

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Que penses-tu des musiques jamaïcaines au 21e siècle ?

Jérémie : « J’aime bien certains artistes comme Sizzla, Buju Banton ou Anthony B. Tu sais, La musique jamaïcaine est extrêmement vivante et elle a donc énormément évolué depuis qu’elle a été récupérée par l’industrie du disque au milieu du 20e siècle. On a eu le mento dans les années 1950, puis le ska et le rocksteady dans les années 1960 ; puis le reggae roots, le dub et le toasting, dans les années 1970. Maintenant c'est ce que l'on appelle généralement le dancehall, en vogue en Jamaïque depuis les années 1980. Il y a des gens qui sont nostalgiques du reggae roots et qui disent que la musique jamaïcaine était mieux avant, mais moi je n’ai rien contre cette évolution. Tu sais, en linguistique ont dit qu’une langue qui n’évolue pas est une langue morte. Je pense que c’est un peu la même chose pour une musique. Une musique qui n’évolue pas est une musique morte. Dans tous les pays du monde, la musique évolue. Aux États-Unis, on a eu le jazz, le rythme and blues, la soul, la musique funk, le rap etc…La musique a évolué. Donc pourquoi n’évoluerait-elle pas en Jamaïque ? »

Quels sont tes projets littéraires pour le futur ?

Jérémie : « En termes d’écriture, je termine la traduction de la biographie de Lee « Scratch » Perry, le livre de David Katz. La version française de People Funny Boy sera donc probablement publiée d’ici la fin de l’année 2012.

Interview de Jérémie Kroubo Dagnini, « Vibrations jamaïcaines » janvier 2012 par Yogi pour rootsandculture.net


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Jérémie Kroubo Dagnini, « Vibrations jamaïcaines »

 



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